"Etre Kaddache, un par un" – Le Quotidien d’Oran

Apr 25,2009

Par : Kamel Daoud

Un autre colloque sur l’histoire d’un historien de l’Histoirealgérienne est organisé à Oran depuis aujourd’hui. Il s’agit deMahfoud Kaddache, mort avant que l’histoire algérienne ne soit résoluemalgré sa pugnacité et sa patience immortelle. D’où la question nonintellectuelle qui se pose: pourquoi avec autant de réflexion surl’histoire, l’histoire nationale publique continue à être mauvaise,immangeable et incapable de coïncider avec le Présent, sauf comme noteen bas de page ? Pourquoi on n’en veut pas dans les cafés maures, dansles écoles, dans la rue et dans le calcul du PIB ou les prévisions dedépenses ou le choix de la démocratie spécifique ? Pourquoi avec desacteurs si monumentaux au point d’être impossible à enterrer, avec unedurée de projection qui remonte à trois mille ans, autant despectateurs internationaux et de spécialistes, l’histoire algérienneressemble à l’histoire de Mahfoud Kaddache: géniale, précise au pointd’expliquer le big-bang ou la mort des feuillages, fouillée, détailléepuis vieillissante, conditionnée par la mort pour avoir droit à lacommémoration ? Réponse: parce que.Parce que l’histoire algérienne a peu de fils, énormément de Pères etcela lasse de les voir se battre avec des extraits de naissance, desfémurs d’ancêtres déterrés, des cadavres et des accusations demeurtre. Parce que l’histoire algérienne est comme un livre imposé,avec les 100 premières pages qui manquent et qu’on a été obligé delire en déposant des gerbes de fleurs chaque trois secondes. Parce quel’histoire algérienne est un parti pas une mémoire. Une biographieplurielle pas une explication maternelle. A la fin, elle se retrouvelà, fascinante pour ceux qui la découvrent seuls comme des piétons,non comestible pour le reste, objet d’étude pas d’imitation, sujet deverbes pas d’actes. On dirait à la fin presque une belle femme qui,accouplée à une fausse récolte, a donné naissance à des cageots quivotent et se déchirent.Et pour revenir à l’image d’un livre national auquel manqueraient les100 premières pages, il faut imaginer la suite. Si vous lisez le livresans ses premières pages, il vous lasse. Si vous retrouvez les 100premières pages, les 100 dernières deviennent inexplicables etinsultantes pour le bon sens. Si vous collez les deux, le livre finirasur une étagère, en plusieurs volumes. Si vous gardez les 100premières en déchirant les 100 suivantes, vous êtes soit Messaliste,soit Mahfoud Kaddache, soit trop vieux pour reprendre les armes, soittrop jeune pour en sentir le poids et la différence avec un DVDpiraté. Le livre est donc un livre impossible et l’histoire algérienneencore sans avenir.La grande découverte de l’histoire algérienne comme livre et périple aété pour le chroniqueur la découverte que c’est un acte solitaire.Chaque Algérien est obligé de relire, lire, découvrir et reconstruireseul l’histoire nationale de son pays. C’est un voyage unipersonnel, àchaque fois recommencé, obligatoirement dans une cabine solo. On y vasans guide, au pays des feuilles volantes, humant la trace desmanuscrits et recoupant jusqu’aux vertiges les dates, les noms, lestraces et les calendriers. A la fin, l’histoire algérienne est un vécuindividuel, une découverte personnelle, une expérience dedésaliénation alimentaire menée seul. Pour pouvoir en lire le groslivre, il faut que chaque Algérien soit un Kaddache à part entière etpour de longues années. D’où le terrible destin: quand on a découvertla totalité, on se retrouve très vieux et on meurt. On ne change pasle monde, mais le monde vous échange contre des nouveau-nés. D’oùcette Algérie quotidienne qui ressemble plus à un lot de terrainstérile qu’au mythe d’une terre enfin retrouvée et qui se souvient.
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