Entretien avec Nasser : « Je suis persuadé qu’il (le dessin de presse) peut aider à détendre des situations, à inciter à la réflexion, au recul ».

Entretien dessiné mené par Malha Bentaleb, membre d’AFA jeunes

Exposition

« France-Algérie, dessins de presse »

BnF

21 mars au 24 juin 2012

 

Né à Paris le 3 juillet 1956, Nasser est aujourd’hui un expert international en communication auprès des agences des Nations unies basées à Rome (FAO).

Etudiant en sciences économiques, il publie ses premiers dessins dans la presse algérienne, à Alger. 

Ses dessins, essentiels et percutants, diffusent un humour subtil que le grand public ne tarde pas à découvrir. Nasser crée, en 1982, les Journées de la caricature et de la bande dessinée, une première dans ce pays. Les médias et le public lui réserve un accueil hors de toute attente. Puis, il décide de rejoindre sa ville natale où il pratique pendant quelques temps du journalisme humanitaire. 

En 1985, Nasser obtient à New York le prix symbolique de la meilleure affiche des Nations unies.

AFA : Pourquoi avez-vous accepté de participer à ce projet ?

Nasser : Je me réjouissais à la seule idée de me retrouver avec des auteurs algériens et français, croiser nos regards, le crayon en avant, sur ce qu’il en est de la relation entre la France et l’Algérie. Et en plus, avoir l’honneur d’être invité par l’Association France Algérie (créée par le Général de Gaule) aujourd’hui présidée par un grand homme d’État en la personne de M. Chevènement (que je salue) et le prestige de la Bibliothèque nationale de France, ce n’est pas tous les jours que cela arrive.

Vous savez, j’appartiens à la « race » des gens qui sont heureux chaque matin à la seule idée qu’ils sont indemnes et qu’ils peuvent déguster leur café au lait avec un croissant…au beurre, bien sûr. C’est énorme. 

AFA : Que vous évoquaient les relations France-Algérie avant de travailler sur ce sujet ?

Nasser : Elle est naturellement ancrée en moi, j’en suis l’enfant naturel. Pour être né et avoir grandi à Paris et pour avoir vécu de très belles années de ma vie à Alger, qui plus que moi aime autant ces deux pays, mes deux pays ?

Certes, je pose un regard autre aujourd’hui, depuis que j’ai choisi de m’établir à Rome, il y a de cela plus de 20 ans…

AFA : Quelles sont les découvertes qui vous ont le plus marqué(e)s au cours de votre travail ?

Nasser : J’avoue que vous m’avez incité à mieux la cerner, à l’interpréter, à la revoir. On ne se réveille pas en se disant : tiens aujourd’hui la relation France Algérie m’a l’air pas mal. Cela ne se passe pas comme ça.

Cet exercice m’a poussé à réfléchir aux contours de ce rapport complexe…et sur la nécessité de le redécouvrir à la lumière du présent, en allant de l’avant. Il me semble que deux écoles s’affrontent encore aujourd’hui : vider le sac, (mais alors, tout tout le sac !) ou aller de l’avant et essayer d’oublier, ce qui s’appelle refouler. En ce qui me concerne, je réagis au fur et à mesure des événements, sans trop m’emballer. Je dessine et j’écris souvent à ce sujet (voir « La mémoire de l’anchois », Editions Gilson 2008 »).

AFA : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la France et l’Algérie ?

Nasser : Quand j’arrive à Paris, je suis chez moi (les brasseries, les boulevards, la Seine, les bateaux mouches, l’odeur du métro qui est unique…) et quand je vais à Alger (la lumière du soleil, le parfum de menthe, de citron, de jasmin, le bleu de la mer, les gens qui grouillent…), je retourne dans un autre chez moi. En fait plus celui des lointaines origines…

En bon méditerranéen, je constate que La Méditerranée – qui signifie mer au milieu des terres – qui a pourtant toujours été un lieu de circulation de personnes, d’idées, de valeurs, d’échanges commerciaux, religieux, de produits, de denrées alimentaires… Vue de l’autre rive, elle a plus l’allure aujourd’hui, d’un océan infranchissable !

En ma qualité d’expert international auprès des Nations Unies, je suis prêt dès demain à me mettre au service de tout projet qui aille dans le sens d’une Méditerranée où le rêve des jeunes soit encore possible. Ils représentent l’avenir et c’est le seul rempart contre la haine, voire la guerre. Et, je pense que par leurs liens et leur complémentarité,  la France et l’Algérie pourraient en constituer les têtes de ponts.

AFA : Quand on aborde un sujet aussi sensible que ces relations, comment trouver le ton juste?

Nasser : Je ne suis pas tellement pour les grandes repentances. Même les enfants savent que l’Histoire se fait dans la douleur, le sang, la domination, l’expropriation… Ce qui est fait est fait et ne s’effacera jamais, c’est comme ça. Mais, après 132 ans d’histoire commune, on est en droit de s’attendre à un geste fortement symbolique qui devrait se situer bien au-delà du pardon ou des dommages financiers. Le moment est opportun.

Et, j’ajouterai que, dorénavant, dans toutes les rencontres franco-algériennes, comme pour les quotas roses, j’exigerai une dose d’humour…

Vous êtes-vous imposé(e) des limites à ne pas franchir ?

Nasser : Non ! Sinon celles du mauvais goût et de la propagande. Au lieu de ridiculiser les gens, je cherche le ridicule des faits, d’en faire sortir l’absurdité ou autre. Je fais des caricatures de situation sans (ou toujours avec un minimum de) texte où l’humour graphique (exprimé par le trait) est essentiel. Là se trouve sans doute l’originalité de mon travail. Si certains pensent qu’il suffit de faire un dessin avec des textes dans des phylactères (c’est le mot savant de bulles) ou  qu’il suffit-il d’agrandir un nez, de courber une bosse, de rendre encore plus laid ce qui est déjà laid, pour en faire une caricature, c’est leur affaire.

AFA : Pouvez-vous choisir l’un des dessins que vous exposez à la BNF et nous en parler ?

Nasser : Oui, le mur.

 

 Meme si je pense qu’un dessin réussi n’a besoin d’aucune légende, je me prêterai gentiment à ce jeu. La caricature comme d’autres expressions artistiques relève de la représentation (terme qui nous vient de l’italien caricare qui signifie charger). L’auteur représente la réalité de manière complètement subjective, en la réélaborant, à travers ses propres filtres culturelles et en la restituant sous la forme qui lui plait (humoristique, sobre, absurde, dramatique) en adoptant une technique graphique ou un style qui lui convient.

Tous ces murs concrets qui séparent des gens, des terres et des biens, et d’autres non moins réels, mais ô combien résistants qui nous éloignent de l’autre jusqu’à en faire un ennemi ou un danger. Le premier mur à « démailler » est celui de mes (de nos) préjugés.

Avez-vous eu des retours sur les dessins exposés ? Qu’en pensez-vous ?

Nasser : J’ai tout simplement été bombardé de mails des plus divers, tous aussi sympa l’un que l’autre, même du Canada ! Et des questions dans le genre, où peut-on voir vos dessins, faites-vous de la bande dessinée, et votre album où se vend-il ? Quand j’ai vu à France 2 l’émission du matin montrer mes dessins (surtout Silence Histoire), de chez moi, à Rome, j’ai eu un pincement de cœur (j’en remercie vivement l’AFA). Même si je n’ai pas pu me rendre au vernissage, ma petite sœur m’a bien représenté, paraît-il. (Je cite toujours mes sources : Lise Lentignac). 

Quel regard portez-vous sur les dessins de presse en France et/ou en Algérie ?

Nasser : Chaque matin, sur l’Internet, en lisant la presse française et algérienne, je commence parfois par les dessins. C’est très souvent marrant et (là, croyez-moi), je ne me lancerai dans aucune analyse ou comparaison du troisième type, car, le coup de crayon, le trait, l’humour, c’est tellement personnel. Je suis persuadé qu’il peut aider à détendre des situations, à inciter à la réflexion, au recul. Mais, n’en n’exagérons pas la portée, les leviers de décision se trouvent ailleurs. Le dessin politique n’a vraiment de sens que s’il s’érige comme « contrepouvoir » un peu comme la voix de ceux qui n’ont pas de voix. Ou de celle des plus faibles. Les puissants, eux, possèdent tout autre moyen.

Oui, mais, en réalité tout cela est beaucoup plus complexe, car de la conception à la publication d’un dessin (politique, de presse, d’actualité …) se déroule un processus magique qui dépend de plusieurs facteurs comme la personnalité de l’auteur, le talent, le lieu de réalisation, le public visé, l’intention réelle, le support d’information …

Quels sont vos projets aujourd’hui ?

Nasser : Je vais sans doute vous étonner, mais je suis un des rares dessinateurs de presse (ou ex) à n’avoir pas réalisé d’album personnel au courant de sa longue carrière (En excluant les publications réalisées sur le terrain pour les projets des Nations Unies)… Vous savez, beaucoup de gens m’en veulent, je vous assure.

Alors, que l’autre fois, chez moi à Rome, dans mon jardin, je me suis amusé à aligner carrément sur la pelouse les dessins qui avaient reçu le meilleur accueil dans les différents pays ou aux diverses rencontres internationales. Vous n’allez pas me croire, (mais, sur la vie de ma mère !), sans aucun fil conducteur particulier, c’était l’histoire de la planète (librement traitée avec humour…) qui défilait sous mes yeux : la faim dans le monde, les problèmes d’eau, la forêt et la désertification, la pêche illégale, la micro finance rurale, la parité homme-femme, la diversité biologique, les bouleversements climatiques, la dégradations des ressources naturelles, la politique, le pouvoir, l’amour…

J’aimerais bien, à l’occasion de ce cinquantenaire de l’indépendance, pouvoir offrir à mes deux pays, un album que beaucoup de gens attendent des deux côtés de la Méditerranée. Aux éditeurs qui pourraient être intéressés par ce projet éditorial, en attendant que je fasse une tournée parisienne des popotes, surtout ne leur dites pas qu’il s’intitulera : « Crayon noir et idées claires ».

Rome, le 5 juin 2012

Nasser, Silence Histoire, 2012 copyright

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